Livres à paraîtres - Nouvelle

Le Monde des Livres du 06/07/07 fait la part belle au Journal d'Aline R. de Lens publié par La Cause des Livres

Carnets de la tourmente, par Patrick Kéchichian

Les Journaux de Marguerite de Saint-Marceaux, Marie Lenéru et Aline R. de Lens sont publiés simultanément. Trois regards sur un monde bouleversé par la guerre


A
l'inverse du roman qui vit et se développe sous la contrainte de lois formelles - même si elles sont changeantes -, le journal intime, lui, jouit d'une insolente liberté. Il peut être sec et lapidaire ou torrentiel, nu comme un procès- verbal ou ciselé comme une miniature. Si les préjugés propres au temps et au milieu forment un carcan invisible, le diariste, dans sa solitude, n'en ressent rien : tout lui est permis.
Longtemps considéré comme un genre subalterne, le journal intime - plus ou moins intime - a fini par acquérir ses lettres de noblesse. D'abord négligés, les journaux de femmes ont même suscité un intérêt spécifique, grâce notamment au travail de Philippe Lejeune(1), puis de ses émules.
Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, au moins trois grands auteurs illustrent la richesse de l'inspiration féminine : Marie Bashkirtseff, qui tint son journal de 1873 à sa mort en 1884, fait figure de grande aînée (2) ; Catherine Pozzi ne fut pas seulement, un moment, la compagne de Paul Valéry mais un écrivain d'une intelligence stupéfiante, comme le prouve son journal d'adulte tenu de 1913 à 1934 (3) ; Mireille Havet enfin, amie d'Apollinaire, personnalité d'exception, brûlée par ses passions, témoin, entre 1913 et 1930, du monde exsangue qui allait surgir de l'après-guerre (4).
Les hasards de l'édition nous proposent trois nouveaux journaux de femmes rédigés dans les mêmes années. Celui de Marguerite de Saint-Marceaux d'abord, qui tint salon à Paris dans les trois premières décennies du XXe siècle et reçut la fine fleur de la culture de son époque ; avec Marie Lenéru, c'est moins des actes extérieurs d'une grande bourgeoise cultivée qu'il s'agit que de la suite des réflexions d'un écrivain tourmenté et volontaire ; Aline R. de Lens, écrivain elle aussi, et peintre, qui vécut au Maroc entre 1913 et 1925, date de sa mort à 43 ans, livre, avec un mélange d'étrange innocence et de haute exigence, l'histoire de son âme.
Pour ces trois femmes, toutes issues de la bourgeoisie riche et cultivée, la Grande Guerre constitue un événement central. Un monde s'écroule et toutes autres préoccupations semblent dérisoires. A des niveaux différents, les trois journaux rendent compte, discutent, s'émeuvent de cet écroulement, s'en attristent lorsque des proches y laissent leur vie. L'excès de l'attention à soi, qui est de règle dans un journal, ne parvient pas à relativiser la tragédie qui secoue l'Europe. Mais le parallèle doit s'arrêter là. Ce qui est passionnant dans la lecture conjointe de ces livres, c'est la différence des mondes que chacune des trois diaristes nous ouvre. Monde intérieur d'abord, lié à la personnalité de chacune. Monde extérieur ensuite, certes appréhendé à partir d'une position sociale confortable, mais aussi en fonction d'une sensibilité que les circonstances vont révéler.
Le journal de Marguerite de Saint-Marceaux (dite Meg) ne laisse que fort peu apparaître le premier de ces mondes, ou seulement en négatif. L'intériorité est comme tenue en respect par les obligations et les goûts que cette fille de riches drapiers normands accepte et revendique (…)
Les journaux de Marie Lenéru (première édition en 1922, quatre ans après sa mort) et d'Aline R. de Lens (inédit, ce journal inspira grandement les frères Tharaud pour leur roman, Les Bien-Aimés en 1932) sont d'une autre nature. Il s'agit, pour ces deux jeunes femmes, cultivées, aisées et bien entourées, mais infiniment moins versées dans les mondanités que Meg, d'interroger leur vie, leur être.
Amie de Maurice Barrès, lectrice de Nietzsche, féministe à sa manière, douée d'une force vitale peu commune, malgré son handicap (elle devient sourde à 14 ans, en 1889), Marie Lenéru estime que « les grands sentiments viennent du cerveau ». Le sien est particulièrement bien fait, d'une indépendance farouche.
Aline R. de Lens est une personnalité complexe, mentalement troublée et fragile - ces deux derniers traits se lisent surtout dans les dernières années de son journal. Au Maroc, elle accomplit de grandes tâches au profit des cultures locales. Mais la grande affaire de sa vie, outre son art de peintre et d'écrivain, c'est sa chaste union avec André Réveillaud, rencontré en 1908, avec lequel elle se marie en 1911. Cette volonté de « pureté », qui n'est attachée à aucun voeux religieux, surprend, intrigue et finalement fait l'intérêt de ce surprenant journal.


(1) Voir notamment Le moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille (Seuil, 19993)
(2) Edition complète en cours de publication à L’âge d’homme
(3) Ed. Phébus, « Libretto », 2005
(4) En cours de publication aux éditions Claire Paulhan

 

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