Ecrire la vie : non-fiction, vérité et psychanalyse
de Helen Epstein
Ecrire la vie : du journalisme au récit de vie, Helen Epstein s'interroge sur son choix d'écrire de la non-fiction. Elle aborde les questions de l'intimité et de l'Histoire, de l'identité, du déclenchement du désir dans l'énergie créatrice, du rôle de la psychanalyse dans le processus créatif, toutes questions posées par cette écriture de la "vérité". Quatre articles inédits sont ici réunis, dont le 1er, qu'elle écrivit le 21 août 1968 à Prague, sa ville natale, le jour de l'invasion soviétique.
Traduit de l'américain par Cécile Nelson.
Préface de Philippe Grimbert, psychanalyste, auteur d'Un secret
| Auteur | : Helen Epstein |
| Date d'édition | : Oct. 2009 |
| Nombre de pages | : 112 pages |
| ISBN | : 978-2-917336-07-6 |
| Prix | : 15 euros |
| Autre | : Préface de Philippe Grimbert |
non-fiction,Tchécoslovaquie,Grimbert

Après avoir vécu l’indicible, ils se sont murés dans des enclos de silence. Ce silence leur a servi de protection contre l’horreur, la honte ou la culpabilité, mais, resté tapi au plus profond d’eux-mêmes, il est demeuré comme une plaie toujours ouverte. L’impossible à dire ne s’est pas limité à leur génération : héritage empoisonné, il a pesé de tout son poids sur les épaules de leurs enfants qui ont repris ce silence à leur compte, tradition familiale à laquelle ils sont -à leur insu le plus souvent- restés fidèles, jusqu’au deuil de leur propre devenir. C’est ainsi que les non-dits des victimes ont créé de nouvelles blessures, prouvant que ce qui est tu peut tuer, au sens propre comme au figuré.
Helen Epstein a fait œuvre de salut public en libérant la parole de cette deuxième génération, lorsqu’elle a recueilli les dires de nombreux enfants de survivants qui, devenus adultes, ont pu témoigner de la façon dont le drame traversé par leurs parents avait marqué leur propre destinée. Son enquête, devenue un livre indispensable : Le traumatisme en héritage, avait ceci de singulier que la chercheuse s’y impliquait totalement, tant le contenu de ses entretiens la renvoyait à sa propre histoire et à celle de ses parents, rescapés de la Shoah. Depuis, cette démarche originale a ouvert pour Helen Epstein un champ de questionnement qui, dépassant le cadre de la Seconde Guerre mondiale, recouvre aujourd’hui celui de la création littéraire en général, de ses rapports avec la psychanalyse, de la responsabilité de l’auteur, des liens entre fiction et vérité dans le travail de l’écrivain. De cette interrogation, les textes ici rassemblés sont la preuve vivante.
Beaucoup de ceux qui ont traversé l’expérience analytique en parlent non pas comme d’un travail qui les a guéris, mais comme d’une démarche qui les a sauvés. À la lecture des textes d’Helen Epstein, on est touché par cette évidence : l’écriture est pour elle une nécessité vitale, celle de donner du sens à son existence, de « trouver sa propre voix et sa propre langue », ce qui rentre en écho, bien évidemment, avec l’expérience du divan, qui fut sienne également. Littérature et psychanalyse ne s’opposent pas dans son travail, mais au contraire se nourrissent mutuellement, allant toutes deux jusqu’à déclencher chez elle cette « vitesse psychique », énergie créatrice proche de l’entrée dans la « zone » bien connue des sportifs, celle du dépassement de soi. Car c’est bien d’énergie dont il s’agit ici, associée à la force morale et physique nécessaire pour ouvrir une brèche dans le mur de douleur édifié par la génération précédente. Il faut du courage, en effet, pour oser s’y aventurer et traduire enfin en mots cette expérience sur laquelle aucune parole n’avait encore été déposée. Peut-on mieux décrire la situation d’un enfant prisonnier de cet héritage que ne le fait Helen Epstein dans ces lignes : « Pendant des années tout est resté enfermé dans une chambre forte, enfoui si profondément en moi que je n’étais même pas sûre de ce que c’était […]. Les fantômes, eux, avaient une forme et un nom, ce qui reposait à l’intérieur de moi n’en avait pas. Quoi que ce fût, sa puissance était telle que les mots s’effritaient avant toute description » ? C’est à la fois l’écriture et la psychanalyse qui vont lui permettre la mise en forme symbolique de ce qui gisait obscurément dans cette crypte, et ces deux démarches ouvriront à celle qui en était porteuse l’accès à un savoir. Mais s’il faut qu’elle sache, il faut aussi que « cela se sache », le travail d’Helen Epstein obéissant au double impératif de la connaissance de soi et de la transmission.
Le rapport entre fiction et non-fiction est une question à laquelle tout écrivain se voit confronté. Helen Epstein l’aborde en proclamant son goût pour « les récits de vie », ceux qui amènent l’auteur à tremper sa plume dans son propre sang, dans la chair de sa propre existence. Elle n’est pas dupe pour autant du fait que « ce que nous concevons comme récit de vie est, bien sûr, une construction du souvenir truffée d’erreur, d’interprétation, de fantasme ». Comment ne pas penser ici à un texte de Freud, Constructions en analyse, et à ce que l’inventeur de la psychanalyse y dit des effets positifs d’un tel travail, même lorsque ce dernier ne parvient pas à restituer le cœur du souvenir : « Très souvent on ne réussit pas à ce que le patient se rappelle le refoulé. En revanche, une analyse correctement menée le convainc fermement de la vérité de la construction, ce qui, du point de vue thérapeutique, a le même effet qu’un souvenir retrouvé. »
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Merci à Helen Epstein de nous ouvrir, avec les textes de ce recueil, une voie si féconde vers de telles réflexions.








