Littérature autobiographique, sciences humaines

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Souvenirs lointains de Buchenwald et Dora, 1943-1945

Souvenirs lointains de Buchenwald et Dora, 1943-1945
Souvenirs lointains de Buchenwald et Dora, 1943-1945
de Jean-Claude Dreyfus

« Mon objectif n’est pas une réflexion sur la condition du détenu concentrationnaire, encore moins une analyse des mécanismes des camps. Je me suis borné à relater, sans commentaires subjectifs autant que faire se peut, ce qui arrive à quelqu’un que rien ne destinait à surmonter de tels périls, et à montrer l’importance des hasards qui vous jettent au sein de catastrophes imprévues ou qui vous en sortent miraculeusement. » Par exemple, comment il est devenu médecin au Revier de Buchenwal...

Un texte sobre et important, teinté de dérision, préfacé par Axel Kahn, avec une postface de Martine Dreyfus, fille cadette de l’auteur, sur la transmission.

Jean-Claude Dreyfus (1916-1995) a été chercheur et professeur de biochimie médicale à la Faculté de médecine Cochin Port-Royal à Paris.

Auteur: Jean-Claude Dreyfus
Date d'édition: Fév. 2009
Nombre de pages: 94 pages
ISBN: 978-2-917336-06-9
Prix: 8 euros
Autre: Nouvelle édition

Buchenwald,Dora,Axel Kahn

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Postface : L’air de rien

Jean-Claude Dreyfus, mon père, est revenu de déportation en mai 1945. Il en a parlé, parlé, à
celle qui a bien voulu l’écouter, son amie Colette Brisac.
Puis il a repris sa route, partageant sa vie entre sa famille – ses parents, sa soeur, son frère –,
ses amis proches et son précieux métier de médecin chercheur, et plus tard, de professeur de
biochimie. En 1948, il épousa Colette Brisac, née en 1916 comme lui, d’origine alsacienne
comme lui, juive comme lui, étudiante en médecine comme lui. Elle avait passé la guerre à
Toulouse puis dans la Résistance à Paris, rendant visite aux familles de résistants éprouvées.
Elle refusa de porter l’étoile jaune et disait n’avoir jamais eu peur de la mort. Leur union se
termina en mai 1995 par le décès soudain de J.-C. Dreyfus.

Leur couple fut ce que l’on appelle un « couple uni ». Leurs plus graves désaccords furent, je
crois, politiques1. Colette avait rejoint les rangs du parti communiste en 1943 et avait
partagé avec bien d’autres son engagement et l’espoir venu d’URSS : l’avenir allait être
meilleur… Elle quitta le Parti dans les années cinquante et continua à militer, notamment
contre les guerres coloniales ou impérialistes puis pour l’insertion professionnelle du
personnel médical et paramédical réfugié en France2. J.-C. Dreyfus fut très actif au moment
de la guerre du Vietnam (il participera au Tribunal Russell) et il s’engagea auprès des
Refuzniks d’Europe de l’Est.

Ils avaient en commun d’être des intellectuels juifs et laïcs de gauche. Ils partageaient des
valeurs morales fortes, l’amour de la musique, de la peinture et des livres, une autorité
naturelle dans leurs métiers de chercheurs3, deux filles – Catherine, née en 1949 et moi-même,
née en 1955 – et la perte d’un fils, Gilles, né en 1953 et décédé en 1954.
J.-C. Dreyfus était un humaniste et n’éprouvait ni haine ni ressentiment. Il parlait peu de lui et
vivait « normalement ». Notre mère était la gardienne du Temple (nous avions par exemple
interdiction de porter des vêtements rayés). Durant toutes ces années, à l’exception de sa
femme, nul ne l’entendit, je crois, parler de sa déportation. Pourtant une aura flottait autour de
lui : il était un héros silencieux et admiré, craint, comme s’il portait un costume invisible.
Il fut un père présent et silencieux, pudique, peu autoritaire. Il laissait son épouse, qu’il
protégeait affectueusement, s’occuper du quotidien. Il détestait les conflits mais veillait au
grain, caché derrière Le Monde qu’il lisait chaque jour pour prendre le pouls de l’« humanité
souffrante », comme il aimait à le dire. Il était une encyclopédie vivante, jouait du piano (La
Marche turque
de Mozart), chantait l’opéra en sourdine. Il était très spirituel et faisait des jeux
de mots, toujours du haut de gamme, que notre mère feignait de ne pas comprendre.

Je voudrais aborder maintenant la question de la transmission. Ce n’est bien sûr pas nous (ma
soeur et moi en l’occurrence) qui avons été déportées et qui avons eu à supporter cet enfer.
Mais nous recevons tous l’histoire de nos parents en héritage. C’est une question universelle.
Et cet héritage-là, la Shoah, qui a durablement marqué l’humanité, nous pouvons en dire
quelque chose qui trouvera peut-être un écho chez d’autres.

Ma soeur Catherine (je la cite) a sans doute vécu de nouvelles angoisses familiales à
l’occasion de la guerre de Corée (pendant laquelle notre père travaillait aux Etats-Unis et était
séparé de sa famille), puis de la maladie d’un petit frère, attendu mais jamais revenu à la
maison. Toujours est-il qu’elle pense avoir toujours « su », avoir mis très longtemps à
apprivoiser et contenir ces terreurs héritées du passé et à réussir, de temps en temps, à « poser
ses valises » pleines de douleurs et de révoltes contre un monde injuste et cruel. Elle se
souvient de son père (et je partage tout à fait son point de vue) comme d’un citoyen du
monde, ayant tiré les leçons des épreuves traversées, hostile à tout communautarisme et à tout
nationalisme, étranger à toute idée de revanche ou de commémoration et conduit par une
grande rigueur intellectuelle et morale.

Pour ma part, j’ai vécu mon enfance dans des fantasmes qui ont occupé, dans le plus grand
secret, mon temps et mon espace.
Je suis née en 1955, dix ans après le retour de mon père du camp de Dora. J’avais été une
enfant désirée et je m’activais à apaiser le chagrin maternel. Pourtant j’ai senti très tôt que
quelque chose « clochait », quelque chose d’informulé et d’informulable. J’ai cherché des
explications, mais sans doute de manière tellement silencieuse que personne ne m’entendit. Et
ma chère nourrice, avec laquelle j’ai passé beaucoup de temps durant mon enfance dans la
maison familiale, n’avait pas les mots pour le dire.
J’ai passé au lycée des années couleur muraille. J’eus mon bac et m’en fus à la faculté. Je
commençai par faire du chinois pour ajouter un peu d’exotisme à ma confusion, puis
enchaînai anglais et lettres modernes, toutes choses que j’ai laissées tomber rapidement. Je
devins bibliothécaire. Les livres, l’écriture et les mots, c’était un bon début.
J’aimais au hasard de mes pulsions, avec plus ou moins de conviction, je ne pensais ni à me
marier ni à avoir des enfants et Mai 68, malgré l’affection que je porte à cette période
aujourd’hui, a achevé de semer le désordre dans mon esprit : entre les idées et la réalité, il
fallait s’y retrouver.
Un (beau) jour je me suis cognée très fort contre un mur. Sonnée, je me réfugiai dans les bras
de celui qui m’aimait et m’a acceptée telle que j’étais alors, et qui est aujourd’hui mon époux.
Et je commençai un travail personnel.

Rien dans mon éducation ne m’avait laissé entrevoir que j’étais juive. Mes parents étaient des
« israélites assimilés ». Nous étions athées, n’avions ni interdits alimentaires ni rituels
d’aucune sorte et je ne me souviens d’aucune discussion quant à notre identité. Pourtant, la
question que l’on me posait le plus souvent à l’époque était « êtes-vous de la famille du
Capitaine Dreyfus ? » « Non, non », répondais-je en m’esquivant.

Au cours de mon analyse, je me suis aperçue qu’en réalité je ne savais que trop que j’étais
juive et « fille de ». J’avançais en apesanteur, l’air de rien, personne ne devait savoir que
j’étais juive, (tout le monde le savait sauf moi) et je ne voulais surtout pas entendre ce mot
fatidique.
J’étais juive de la Shoah, non de la Torah. La psychanalyste chez laquelle j’avais atterri a tout
de suite – Dieu merci car ce n’était pas le cas de tous les analystes – entendu de quoi il
retournait : je craignais, à tout instant, d’être arrêtée à mon tour par la Gestapo.

Cette période s’est terminée un beau matin d’où, anonyme, ma peur a pris le nom du père,
l’histoire du père. La trentaine venant, je me suis identifiée comme « juive » et « fille de
déporté survivant ».
J’ai commencé à m’intéresser à la littérature autobiographique et rencontrai avec bonheur
l’Association pour l’autobiographie (l’APA)4.
J’offris à mon père un cahier en lui demandant d’y écrire ses souvenirs. Il me le rendit
quelques mois plus tard, noirci de son écriture penchée : il y avait écrit son récit de
déportation, Souvenirs lointains de Buchenwald et Dora. Il suffisait de demander.
Mes fantasmes se sont évaporés, j’ai pu ouvrir la « chambre forte » dont parle si bien Helen
Epstein dans son livre Children of the Holocaust5. Il ne restait plus qu’à penser et à agir,
puisque j’avais retrouvé de « l’espace psychique ».

Je vis aujourd’hui en conscience que cette histoire fondamentale pour mon père est centrale et
fondatrice pour moi – comme elle l’est pour tant d’autres enfants et leurs descendants. C’est
une évidence, mais encore avait-il fallu la mettre en mots. Et à mon tour, je dois, avec mon
époux, transformer cette « hérédité implacable en histoire à transmettre »6. Mon père m’a
facilité le travail, qu’il en soit remercié.

Martine Dreyfus


Notes de la postface :
1. Hormis de rudes débats entre la représentante syndicale des chercheurs et le représentant
syndical des professeurs, leur plus grave différend eut lieu au moment du procès des Blouses
blanches à Moscou. Le complot des blouses blanches en 1952 désigne un prétendu complot de
médecins soviétiques, presque tous juifs, qui auraient assassiné deux dirigeants soviétiques et
auraient prévu d’en assassiner d’autres. Il s’agissait en réalité d’une machination montée de
toutes pièces par le régime stalinien et l’affaire fut abandonnée en 1953 après la mort de
Staline.
2. L’Association d’Accueil aux Médecins et Personnels de Santé Réfugiés en France (APSR)
a été créée en 1973, après le coup d’état au Chili, à l’initiative des Docteurs Nathalie Masse,
Colette Dreyfus-Brisac et du Professeur Alexandre Minkowski, sous la présidence du
Professeur Robert Merle d’Aubigné.

3. Colette Dreyfus-Brisac (1916-2006) innova dans son domaine, l’électroencéphalographie
du prématuré, et travailla avec le professeur Alexandre Minkowski.
4. Basée à la médiathèque d’Ambérieu-en-Bugey dans l’Ain, l’Association pour
l’autobiographie (APA) collecte des autobiographies et les met à la disposition des chercheurs.
5. Helen Epstein, Le traumatisme en héritage. Préface de Boris Cyrulnik. La Cause des
Livres, 2005. Avec une bibliographie de livres en français.
6. Nous empruntons cette expression à Nadine Fresco. Cf. son entretien avec Olivier Doubre
dans Politis, n° 1035, 15 janvier 2009. Citons également son article précurseur, « La diaspora
des cendres » paru en 1981 dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 24 et repris dans son
livre La mort des Juifs, éditions du Seuil, 2008 (La librairie du XXIe siècle).