Littérature autobiographique, sciences humaines

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Livres à paraîtres - Nouvelle

Sapho à La Lucarne des écrivains le 7 juin 2007
Sapho a lu avec grâce des extraits du Journal d'Aline R. de Lens à la librairie La Lucarne des écrivains. Le professeur Michel Leymarie a parlé des frères Tharaud. Une bien belle soirée !

La préface de Sapho :
" J’étais à la recherche de documents destinés à nourrir un cadre pour un roman que je portais depuis un moment déjà – quelques années, entrepris abandonné ; à tous ceux qui pouvaient en détenir, je posais la question « Avez-vous des photos, des lettres concernant des Français durant la période 1914-1944 au Maroc ? L’idéal serait un journal de femme, mais je n’ose y croire... ».
Et voilà que Martine Lévy cogne à mon carreau d’ordinateur et me balance un manuscrit touffu incomplet brut de tout travail, un document dans sa splendeur, je m’y précipite, bien sûr. Ce journal est celui d’une femme et n’a de commun avec mon personnage que sa situation spatio-temporelle, son langage ; mon personnage pas encore né, déjà s’en distingue – nous sommes « Madame Bovary », cette dame m’est lointaine, je m’en régale… Du coup, j’examine cet ouvrage avec une singulière attention...
Ce texte ressemble à l’appartement parisien d’un neuvième arrondissement encore fort bourgeois, puis devient une tour de Grenade morte de fleurs, brûlée de fantasmes et de soleil puis une demeure marocaine où la jeune personne flanquée, de surcroît, d’un mari fort accommodant, souffre, entre autres choses, d’anorexie sexuelle…
Néanmoins, c’est aussi l’histoire d’une jeune fille audacieuse, une autodidacte dans le sens le plus noble du terme, qui s’obstine, s’apprend quasi toute seule à peindre (on sent que ses professeurs ne lui sont pas d’un grand secours, on sent qu’elle ne parvient pas même à de vrais moments de peinture avec cette certitude fugitive de faire chanter la couleur, de soumettre la toile) ; elle s’apprend aussi à écrire et l’on mesure alors une progression réelle dans son écriture ; au fur et à mesure qu’elle avance dans la rédaction de ce journal, sa prose se dépouille de ses boursouflures stylistiques, elle atteint à une expression plus sobre… Mais si je ne parviens pas à l’appeler écrivain, elle n’en demeure pas moins une écrivante.
Dans ce journal dit intime, l’auteur n’a jamais l’outrecuidance, voire l’obscénité de s’abandonner à des épanchements affectifs ou pathétiques – en quoi il exerce une certaine fascination ; en quoi il reste élégant, distant ; l’auteur rendra compte de façon drue, voire désaffectée, des choses qui l’entourent, décors, mœurs, petits personnages d’appoint, amoureux transis, mari très accomodant pour ce qui est du devoir conjugal, indigènes qu’elle observe comme un ethnologue – ayant au demeurant appris leur langue, porté leur costume pour être en mesure de leur extorquer des informations, rares encore aujourd’hui, sur les recettes de sorcellerie pratiquées dans les harems au Maroc et qui rendent compte de tout un mode de vie peu exploré par les Européens de l’époque…
Curieuse de l’autre, restant à un poste d’observatrice car sa quasi-pathologie ne lui permet aucune proximité plus grande avec l’autre, ce qui force le respect chez cette femme, c’est sa farouche indépendance de vues, de choix existentiels, si lourd qu’en ait été le prix, comme voir un « psychiatre » qui la suit et n’hésite pas au passage à utiliser l’hypnose…
Elle décrit avec force détails cette vie de jeune fille aristocratique qui s’engage dans un déni du corps, et relate une vie des plus romanesques quand son auteur ne fait pas encore un auteur accompli, une romancière – faute d’éditeur au moment où elle écrit et pour cause elle écrit pour « elle... ». Cet essai têtu de chercher l’art, ce regard sur les détails, sa vaillance, son anticonformisme réel nous fait toucher, dans un monde du tout sexuel, à une posture ascétique, un esprit indépendant devant ce qu’ils appellent l’amour et nous rapproche de ce monde des années 1915 à 1940 en donnant la mesure du temps parcouru… "