Livres à paraîtres - Nouvelle
Qui était Opal Whiteley ? La fille aînée d'un rude bûcheron américain, élevée dès sa naissance dans une cabane de l'Oregon, ou bien, comme elle l'a soutenu toute sa vie, une fille naturelle de la lignée des Orléans ? Le journal qu'elle a tenu dès l'âge de 7 ans a-t-il été remanié par la suite, et dans quel but ? Quel aurait été le destin de cette petite fille surdouée et solitaire née en 1897 si elle n'avait consacré sa jeunesse à une quête éperdue de reconnaissance, avant de passer les cinquante dernières années de sa vie dans un service psychiatrique ? Enterrée près de Londres à l'âge de 95 ans sous le nom de Françoise Marie de Bourbon-Orléans, Opal a emporté son secret dans la tombe. Mais son journal, étrange et poétique récit dont l'essentiel a sans doute été écrit en 1904-1905, semble bien avoir trouvé la voie de la littérature. Publié pour la première fois dans sa traduction française, il apparaît enfin, après un siècle d'errance, de polémique et de rebondissements, pour ce qu'il n'a sans doute jamais cessé d'être : un texte de création pure, une ode à la nature pétrie d'amour, de candeur, de magie et de souffrance.
"Le matin est gai sur les collines. J'entends un chant qui ressemble au chant du verdier. Le ciel chante en tons bleus. La terre chante en vert. Je suis si heureuse." La jeune Américaine est élevée à la dure, dans une famille fruste où la parole est aussi rare que sont fréquents les coups de badine. Dès l'âge de 3 ans, elle a lu les trois seuls livres de la maison. Quand elle n'est pas à l'école, elle doit consacrer l'essentiel de son temps aux tâches ménagères, et ne trouve guère d'interlocuteurs pour répondre aux mille questions qui l'assaillent. Alors, comme seule l'enfance sait le faire, elle s'invente un univers intérieur, entame un dialogue intime avec la nature, nomme les arbres, les plantes et les animaux qui la préservent de la cruauté du réel et lui permettent d'affirmer : "C'est un monde merveilleux à vivre." Et elle écrit. Sur n'importe quoi, n'importe quand, le plus souvent quand elle est punie, reléguée sous son lit, elle raconte, avec une fantaisie lumineuse et mystique, les rêveries et les douleurs d'une petite fille venue d'ailleurs."ROMAN FAMILIAL"
Opal, en effet, le soutiendra toute sa vie : les Whiteley - qu'elle nomme "la maman" et "le papa" - ne sont que ses parents adoptifs. Ses "vrais" parents, désignés par les termes "Ange-Père" et "Ange-Mère", seraient le naturaliste français Henri d'Orléans (1867-1901), prince de la famille des Bourbon-Orléans, et sa cousine Florence, duchesse de Bourbon-Parme. Tous deux étant morts alors qu'elle n'avait que quelques années, elle aurait alors quitté la France pour être accueillie par cette famille du nord-ouest des Etats-Unis. Tel est, du moins, le "roman familial" dont la petite fille s'était persuadée. Et dont elle parvint, quinze ans plus tard, à convaincre Ellery Sedgwick, directeur à Boston de la revue Atlantic Monthly, qui, fasciné par le personnage, décida de publier le journal de son enfance.
Comment la jeune femme, logée par son protecteur, passa plus de huit mois à reconstituer ce texte, déchiré en milliers de morceaux par une de ses soeurs ; comment The Story of Opal : the Journal of an Understanding Heart, publié en 1920, connut un succès foudroyant avant que les controverses sur son authenticité et sur l'identité de son auteur ne le jettent dans l'oubli ; comment Opal partit en France pour y rencontrer sa "grand-mère", la duchesse de Chartres, qui finança son voyage en Inde où Henri d'Orléans avait trouvé la mort ; comment elle en rapporta quantité de documents exceptionnels sur la vie dans ce pays, avant d'être rejetée par sa prétendue famille française, puis retrouvée en 1948, errante et affamée dans la banlieue de Londres, placée enfin, à l'âge de 51 ans, dans l'hôpital où elle finit ses jours ; comment un écrivain américain, Benjamin Hoff, se prit à son tour de passion pour son ouvrage et le ressortit de l'ombre en 1986, entraînant à sa suite une poignée de chercheurs de l'Oregon qui attestèrent que la base du texte était celle de son journal d'enfance... Il faut lire avec attention les annexes de La Rivière au bord de l'eau pour comprendre l'extraordinaire et tragique histoire d'Opal Whiteley, dont ce beau travail d'édition restitue toute la complexité.
En 1999, la copie manuscrite d'une traduction en français du journal fut transmise par les Archives nationales à Philippe Lejeune, cofondateur de l'Association pour l'autobiographie (APA). "Le texte m'a sidéré par sa beauté et son étrangeté", note cet ancien professeur de littérature à l'université de Paris-Nord. Piqué par la curiosité, il commande l'édition américaine la plus récente (1986), accompagnée d'une solide étude. Il en ressort "bouleversé", persuadé qu'Opal "était la fille de ses parents de l'Oregon", mais aussi "de l'authenticité de son journal". Et sollicite Martine Lévy, une amie de longue date.
Pour la fondatrice de la jeune maison d'édition La cause des livres, la décision est vite prise. "Je n'avais jamais rien lu d'aussi libre que ce texte d'enfant. Comme si son stylo était branché en direct sur son inconscient", dit-elle, convaincue que la petite fille de l'Oregon n'aurait pas survécu sans l'écriture. Opal a-t-elle amélioré son journal en le transcrivant ? A quel point l'a-t-elle alors enrichi de références à l'histoire et à la géographie de France (dont le texte est truffé) pour donner crédit à son ascendance royale ? Au fond, peu importe. Félix Mendelssohn la souris, Aphrodite la truie, William Shakespeare le cheval, Etienne de Blois le sapin et Peter Paul Rubens, le cochon aimé entre tous, ont pris corps grâce à elle. Et ils accompagneront longtemps ceux qui les auront suivis sur le chemin merveilleux de l'enfance.
LA RIVIÈRE AU BORD DE L'EAU. Journal d'une enfant d'ailleurs (The Story of Opal : The Journal of an Understanding Heart) d'Opal Whiteley.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Antoinette Weil
éd. La Cause des livres
316 p., 20 euros.
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