Livres à paraîtres - Nouvelle
Une femme dans son siècle, par Virginie Gatti
Journal 1902-1924, par Aline R. de Lens,
Préface de Sapho. La Cause des Livres
La même exigence devant l’acte d’écrire. Les mêmes troubles délirants d’un corps malade. La même volonté d’émancipation. La même revendication : transgresser les codes de sa condition sociale. Le même ascétisme avec leurs époux respectifs : un amour chaste, une décision commune jusqu’à leur dernier souffle. Elles auraient pu se rencontrer. Dès la préface de Sapho, la chanteuse, annonçant le journal et la vie d’Aline R. de Lens, se place sous un calque invisible, l’existence de Virginia Woolf.
Découvrir une auteure est toujours chose curieuse et avenante, les éditions La Cause des Livres se distinguent par leurs choix, celui de retrouver des manuscrits malmenés, introuvables, inconnus, celui-ci s’arrête sur ces mots, le 31 août 1921 : « Malgré tout, quelquefois, je me laisse aller à y écrire des choses intimes. Mais en général je suis retenue par cette crainte et cette pudeur et que ce… » Suivi d’un avertissement de l’éditeur : ici se termine le texte dactylographié d’Aline R. de Lens conservé à la BNF. Le reste du journal a été confié par Élisabeth et Philippe de Lens, l’un des neveux de l’auteure. Se confiant au docteur L. « Mais en général je suis retenue par cette crainte et cette pudeur que ce soit lu par d’autres. »
D’où vient cette femme qui s’inquiète d’être lue ? Née en 1881, dans la haute bourgeoisie d’Île-de-France, elle va devenir le témoin d’un quart de siècle. 1908, elle rencontre André Réveillaud, avocat, elle le suit de Rabat à Meknès via Tunis.
Tout en découvrant Grenade avec André A. Son ami, qu’elle verra, reverra, parlant de sa peau ombrée et d’un amour inavoué. Il y aura eu deux hommes dans sa vie.
1915. Le Maroc est sous protectorat français. Elle recrée dans l’art hispano-mauresque - l’Alhambra de Grenade l’ayant marquée au fer - une partie du jardin public de Meknès, « il sera de la beauté pour les autres ». Ce journal, relation intime à soi, renvoie à la vision directe de l’impression - lors d’une soirée des pétales tombent sur leurs épaules « en pluie silencieuse et parfumée ». Ses peintures rendent compte de ces états comme le pastel de Yakout, sa jeune esclave dont elle apprend l’histoire : volée à sa famille, puis violée comme d’autres par un groupe d’hommes. Yakout, une dizaine d’années, aura été vendue vingt fois, et revendue au moment des fêtes. Aucune des familles où elle s’est retrouvée contrainte ne l’ont aimée, elle pleurait « Pourquoi pas, ici, demande Aline ? Parce que, en se jetant à son cou, j’ai trouvé une maison et une famille. » 17 mai 1915. André Réveillaud juge et fait condamner les ravisseurs de ces fillettes.
Aline R. de Lens publie dans la Revue de Paris un article « Au Maroc pendant la guerre », largement censuré et loué par le général Lyautey. Le couple est reçu par les grands dignitaires de l’époque, mais comment penser ou tenter lorsque le monde est en guerre « Est-il possible que, là-bas, les hommes s’égorgent férocement », s’inquiète-t-elle. Elle reste captée au présent.
De 1915 à 1920, par le vol d’une valise, aucune nouvelle de son journal. Se les remémore. Cinq années de sa vie fécondes. La fin de la guerre est déclarée. Elle publie Le Harem entrouvert, édité chez Calmann-Lévy. En peinture, des femmes, des jardins. S’adressant à André : « Mon oeuvre est la sienne, tout ce qui est moi ne vit que par toi. » André Réveillaud, juge, est sa muse. Elle inverse les inspirations.
En 1921, très affaiblie par la maladie, elle enquête auprès des femmes marocaines : et si votre mari était vizir ? Riche, concubine ou déclassée, le maître mot : « L’argent pour s’offrir des étoffes. » Première, deuxième, troisième femme, peu leur importe, elles feraient partie du harem du vizir.
28 juillet 1921. Gisant dans son lit, elle écrit un poème à Fez, où elle veut sortir de son enfermement. Elle est malade. Opérée du cerveau. Malgré l’acte médical, son cerveau a à voir avec une intranquillité, il ne lui appartient plus. Elle veut se le réapproprier en vain. 4 novembre. Elle reprend une étude dans le jardin Oum el-Ghit. En racontant un de ses rêves, André lui rappelle qu'elle rêve même de littérature en dormant. Non, pour elle, c'est une réalité ressentie.
10 février 1925. Elle meurt, enterrée à Fez, au Maroc, à quarante-quatre ans. Méconnue, elle renaît à travers des lignes comme sont art, qu'elle souhaitait "simple et sincère". Elle s'est épuisée à trouver dans le bruit du vent ou le sourire d'une enfant les nuances de son appartenance au monde. Aline R. de Lens est morte. Elle n'a jamais rien su de sa maladie. Son art fut à ce prix. Celui de l'ignorance du mal.







